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Le couple franco-allemand : réalités et mirages

Quel projet ? Quel modèle de société pour l'Europe ?

Le couple franco-allemand : réalités et mirages

Messagepar scripta manent » Mar 11 Nov 2014 19:33

Le couple franco-allemand est une composante essentielle de la construction européenne.
Cela remonte à l’origine même de l’Union, lorsque l’Allemagne a donné suite, en 1950, à la proposition de la France (« plan Schuman ») de privilégier une approche pragmatique de la construction européenne, consistant à procéder par transferts progressifs de souveraineté, approche dont la première concrétisation sera la CECA (Communauté européenne charbon acier).
Cette démarche commune de la France et de l’Allemagne revêtait une charge symbolique d’autant plus forte qu’elle concernait deux pays qui s’étaient affrontés dans des conflits sanglants à 3 reprises au cours des 80 années précédentes : 1870-71, 1914-18 et 1939-45.
Les années ont passé, mais la charge symbolique reste opérante, a fortiori lorsque les dirigeants des deux pays développent une entente personnelle et prennent des initiatives pour concrétiser le rapprochement des deux peuples. Depuis l’entrée en vigueur des traités instituant la Communauté économique européenne (CEE), le 1er janvier 1958, cinq « tandems » ont jalonné cette entente : Charles de Gaulle et Konrad Adenauer, Georges Pompidou et Willy Brandt, Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt, François Mitterrand et Helmut Kohl, Jacques Chirac et Gerhard Schröder. Le Traité de l’Elysée, en 1963, la brigade franco-allemande du Corps européen, la chaîne de télévision Arte, autant de réalisations issues de cette entente qui se sont inscrites dans la durée.
Ces passerelles entre les deux peuples doivent être entretenues et développées. Cela concerne le niveau gouvernemental, mais aussi la société civile : partis politiques, syndicats, mouvements citoyens, associations de consommateurs …

Peut-on pour autant considérer que le couple franco-allemand, fort de cette entente et du poids des deux premières économies de la zone, aura été le moteur principal du projet européen au cours des dernières décennies ? Pour répondre à cette question, il faut dépasser les mises en scène médiatiques et les bonnes intentions en s’intéressant aux réalités concrètes de la construction européenne.
On constate alors que l’UE a ravalé les ambitions politiques inscrites dans les traités originels, qui se sont télescopées avec la montée en puissance de l’ultralibéralisme. Incapable de se constituer en profondeur, elle s’est développée en surface, passant des 6 pays fondateurs, qui n’ont pas cherché à ménager un « noyau dur », aux 28 pays membres actuels. Ce faisant, elle a non seulement accepté de privilégier son statut de zone de libre-échange mais elle a aussi rendu de plus en plus problématique les processus décisionnels et un retour à de grandes ambitions politiques et sociales.
En 1991, lors de l'émission « la Marche du siècle » sur France 3, Jacques Delors s’exprimait comme suit : « Lorsque j'ai lancé en 1984-1985, le projet de grand marché, la Table Ronde des Industriels a soutenu ce projet. Et aujourd'hui, les industriels invitent les gouvernements à aller plus vite encore, et ce n'est pas moi qui leur dirais le contraire : nous avons bien besoin de cette poussée salutaire, sinon nous aurions tendance à ne pas aller au rythme où les évènements vont ».
Il souhaitait ainsi une Europe qui devienne un pôle aussi compétitif que les USA ou l'ensemble asiatique ; une fois cette condition atteinte l'Europe sociale pourrait se construire. En réalité, la priorité accordée au marché allait permettre aux enjeux économiques et financiers d’occuper le devant de la scène. Ils ne l’ont pas quitté et l’Europe politique et sociale est toujours en coulisses.

Plus que le couple franco-allemand, qui, comme les autres pays de la zone, a suivi le mouvement, c’est le Royaume-Uni qui aura été à la manœuvre dans ces évolutions. Après avoir tenté de faire prospérer sa propre zone de libre-échange (l’AELE, Association européenne de libre-échange, créée en 1960), le Royaume-Uni, ayant constaté que la dynamique majeure était au sein de la CEE, a engagé les démarches pour y adhérer, ce qui sera chose faite au 1er janvier 1973 (aux côtés du Danemark et de l’Irlande), après une longue opposition du général De Gaulle. Depuis lors, le Royaume-Uni est en situation d‘agir de l’intérieur de l’Union, pour ménager ses propres intérêts et soutenir l’impérieux « There is no alternative » de Margaret Thatcher.

Le Royaume-Uni n’est pas le seul « responsable » de ces évolutions, mais il en a été un puissant promoteur. Sans doute pour mieux assurer la paralysie politique européenne, c’est encore le Royaume-Uni qui aura réussi, fin 2010, à convaincre l’Allemagne et la France, rejoints par les Pays-Bas et la Finlande, de demander (et obtenir) le gel du budget de l’Union à son niveau du moment jusqu’en … 2020 ! Sous le masque de la rigueur budgétaire se dissimule une volonté de ne rien céder des prérogatives étatiques au bénéfice de l’Union. La rigueur budgétaire voudrait au contraire que l’on recherche toutes les possibilités de mutualiser les missions et les moyens des Etats à l’échelle européenne : grandes infrastructures de transport et d’énergie, recherche et innovation, …

Une relance du couple franco-allemand peut-elle jouer un rôle dans l’émergence d’une nouvelle dynamique politique du projet européen ?
Encore faudrait-il se mettre d’accord sur ce que doit être cette « autre Europe ».
Que ce soit en Europe ou ailleurs, la démocratie ne peut avoir un sens que si le pouvoir politique ne démissionne pas en abandonnant des pans entiers de ses prérogatives : pouvoir monétaire, contrôle des mouvements de marchandises et de capitaux aux frontières, missions et services publics ...
Depuis maintenant 6 ans, confrontées à la crise, la Commission et la BCE, appuyées par le FMI, reproduisent en Europe la méthode funeste des « ajustements structurels » imposée depuis quelques décennies par la Banque mondiale aux pays en difficulté. Le moins que l’on puisse dire est que le résultat n’est pas brillant : hypertrophie de masses financières spéculatives desservant l’économie plutôt qu’elles ne la servent, contrastant cruellement avec la dépression des revenus du plus grand nombre ; mise sous tutelle des Etats.
La vague de fond qui emporte ou paupérise nos emplois résulte avant tout de la « mondialisation », dans sa conception ultralibérale, qui traite le travail comme une ressource productive parmi d’autres, soumise sans restriction à la loi de l’offre et de la demande, sur un marché hautement concurrentiel et désormais planétaire. Contrairement à d’autres ensembles économiques, dont la Chine, l’Union européenne s’est pliée sans restriction à cette règle, allant jusqu’à l’inscrire dans le marbre de ses traités. Là est le fond de l’affaire.

L’Europe est assez riche et puissante pour promouvoir un autre modèle de société, le défendre et le partager. A défaut d’entente à 28, inaccessible aujourd’hui, il appartient aux Etats qui veulent prendre l’initiative du sursaut de se grouper et de faire comprendre qu’une autre Communauté peut et doit naître au sein de l’Union européenne.
La synergie au niveau gouvernemental ne peut être recherchée qu’avec les pays membres de l’Union prêts à s’engager dans un front commun au service d’un autre projet européen. Cela a été faiblement esquissé, avec l’Italie et l’Espagne, en fin de campagne présidentielle de François Hollande ; cela pourrait prendre forme avec l’Italie aujourd’hui. Il y a fort à parier que, si un groupement de 3 à 4 pays parvenait ainsi à se constituer, avec un discours programmatique ferme et clair, d’autres pays les rejoindraient, sinon à l’initiative de leur gouvernement, du moins sous la pression de leur opinion publique, séduite par ces nouvelles perspectives.

La relance du couple franco-allemand ne peut être une fin en soi. Elle doit être mise au service d’un projet commun, en rupture avec les errements actuels. Les conditions n’en sont pas remplies aujourd’hui, mais cela peut changer. Au début des années 2000, l’Allemagne était présentée comme « l’homme malade de l’Europe » et elle était la première à réclamer un assouplissement des critères de Maastricht. Belle illustration du caractère contingent des grands principes ! Son redressement économique - sur fond de détresses sociales - la met aujourd’hui en situation de prêcher la vertu. Ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera peut-être pas demain ...
scripta manent
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